Vient toujours le moment pour un designer où il faut se décider sur une police. Et quand on s’intéresse au design accessible, on a envie de bien faire ! À ma connaissance, il n’existe pas de « score de lisibilité » d’une police. Alors, comment faire le bon choix ?

Au programme, dans cet article :

    Qui est impacté par une police non accessible ?

    Pour la plupart des gens, la lecture ne consiste pas à lire chaque lettre d’un texte. En fait, l’oeil se contente de « scanner » un groupe de lettres (qui peuvent composer un ou plusieurs mots). Ce groupe est immédiatement traduit par le cerveau, en un sens. Ainsi, de manière rapide, une personne comprend ce qu’elle lit, sans avoir eu à déchiffrer chaque lettre une à une.

    Mais pour certaines personnes, la lecture peut être ralentie :

    • Si les lettres sont difficiles à identifier (mal voyance, migraines, trouble de la concentration, certaines dyslexies, etc).
    • Parce que l’étape de conversion (du groupe de caractères vers le sens) est ralentie (mal-connaissance de la langue, apprentissage débutant de la lecture, certaines dyslexies…)

    Au lieu d’être un processus quasi automatique, la personne doit alors faire une pause pour examiner attentivement chaque caractère. Le contenu est alors difficile à lire, voir même indéchiffrable. L’objectif des polices dites accessibles, va être de limiter au maximum ces pauses pour rendre la lecture possible et plus fluide.

    Comment savoir si une police est accessible ?

    Il existe déjà de nombreux guides, permettant d’ « auditer » une police de caractères :

    Ces contenus étant tous en anglais, je vais me permettre de résumer les grands principes en français sur ce blog :

    Choisir une police avec des caractères différentiables

    C’est l’un des premiers critères d’accessibilité d’une police de caractères. Plus les caractères sont différents (et différentiables), plus sa lisibilité en sera augmentée.

    Éviter les caractères similaires pour designer des lettres différentes. Certaines polices utilisent exactement le même dessin le o majuscule et le zéro ; ou bien le i majuscule et le L minuscule. Une police accessible permet d’éviter ces ambiguïtés. D’autres groupes de lettres peuvent être aussi facilement confondables, notamment pour les personnes mal voyantes : le C et le O par exemple, en fonction du degré d’ouverture du C.

    Éviter les lettres « miroirs ». Si vous avez un jeune enfant, vous l’avez peut-être déjà vu écrire les lettres à l’envers. Cela fait partie du processus d’apprentissage et c’est normal : le cerveau n’a aucun souci à retourner dans tous les sens les lettres qu’il identifie. Ce mécanisme tend à disparaître en grandissant ; mais certains adultes « inversent » encore les lettres en lisant. En proposant des lettres b, d, p et q différentes, on facilite la lecture.

    Choisir une typographie dont les espacements sont suffisants. Quand les caractères sont trop rapprochés, il devient difficile de discerner ce qui est une lettre ou un groupe de deux lettres : par exemple le r suivi du n peut facilement se confondre avec un m sur certaines polices. Ne pas oublier de tester sur des petites tailles de texte !

    Choisir une police de caractère connue

    Serif ou sans-serif ? On entend parfois qu’une typographie sans serif serait plus adaptée pour le web et qu’une police serif le serait dans le monde du print. En vérité : ça dépend vraiment de la forme des caractères…

    Les critères de choix plus pertinents sont donc plutôt :

    • La police est connue de mon public (plus les caractères sont connus, plus facilement ils sont identifiables)
    • La police est adaptée graphiquement à mon contexte (Comic Sans MS ne convient pas forcément pour un site professionnel).

    Finalement, une police accessible est une police qui se fait oublier : quand la personne qui lit ne remarque pas la police utilisée, mais plutôt le message, c’est gagné !

    Quelques exemples

    Il est difficile de répondre de manière binaire à la question « Cette police est-elle accessible ? ». En étudiant certains caractères, on peut identifier facilement certaines polices définitivement « pas accessible ». Pour d’autres, « ça dépend » : chaque police a ses forces ou ses faiblesses.

    Sur cette image, j’ai par exemple comparé plusieurs polices différentes, sur plusieurs caractères différents. Ce sont des observations personnelles (ma méthodologie guerilla : j’ai enlevé mes lunettes, et j’ai essayé de distinguer les caractères 😅). Voici quelques observations :

    • La police Gill Sans est un bon exemple du « mauvais élève ». Les caractères L minuscule, i majuscule et i minuscule sont totalement identiques. Pour autant, elle fait partie des rares typos pour lesquelles j’ai réussi à différentier le « rn » du « m ».
    • La police Comic Sans MS, qui a une bonne réputation pour ses caractères s’en sort effectivement très bien. Mais j’ai été étonnée de constater que le M et le W sont le même dessin retourné ; là où les autres typos ont un dessin vraiment différent.

    Quelles polices sont accessibles by design ?

    En plus des polices étudiées précédemment, il existe des polices de caractères conçues pour être accessibles au plus grand nombre, et notamment aux personnes ayant des difficultés de lecture.

    Atkinson Hyperlegible est une police de caractère créé en partenariat avec l’institut Braille. Elle a été conçue en particulier pour les personnes mal voyantes (mais je n’ai pas trouvé de sources plus précises sur la recherche effectuée).
    👉 Télécharger Atkinson Hyperlegible

    Luciole est une police française, conçue elle aussi spécialement pour les personnes malvoyantes par un typographe en relation avec des professionnels de la santé (ophtalmologiste, orthoptiste, psychologue…)
    👉 Télécharger Luciole

    Inconstant Regular, est une typographie avec plusieurs variantes et hautement personnalisable. Elle s’adapte donc à de nombreux contextes. Un travail particulier a été fait pour rendre les caractères facilement distinguables.
    👉 Télécharger Inconstant Regular

    Il existe aussi des polices de caractères dites « spéciales dyslexies ». Personnellement, je ne les utilise pas pour deux raisons :

    • Leur utilité fait encore débat. Elles sont effectivement préférées par certaines personnes (ça, c’est chouette) ; mais souvent vendues comme une solution magique pour toutes les personnes dyslexiques (ça, c’est mensonger). Adrien Roselli fait de la veille à ce sujet depuis plusieurs années sur Typeface for Dyslexia.
    • Sur les interfaces sur lesquelles je travaille, je ne me vois pas utiliser une typo type « dyslexie » pour tous les utilisateurs (avec ses caractères inhabituels, il faut un temps d’adaptation). Mais je n’imagine pas non mettre en place un « mode dyslexie » (alors même que je sais qu’il ne conviendra pas pour tous les dyslexiques…). Je préfère donc utiliser une typographie plus universelle, qui peut convenir à tout le monde.

    Si toutefois, dans un contexte particulier, ce type de police vous intéresse (pour designer un « mode lecture » par exemple), voici quelques ressources :

    • Open Dyslexic, qui aurait été testé avec des enfants français et italien à l’école (je n’ai pas trouvé de sources précises dans Related Research)
    • Accessible-DfA, conçue par Orange, qui contient plus de caractères.

    La lisibilité ne s’arrête pas au choix typographique

    Au final, il est beaucoup plus facile d’identifier une police non accessible qu’une police « accessible », et qui le serait pour tout le monde ! On retiendra qu’il faut avant tout favoriser des lettres facilement distinguables et reconnaissables.

    Ainsi, si votre projet s’y prête, utiliser une typographie accessible par conception est une bonne idée. C’est par exemple le choix qu’a fait l’association Designer Éthiques pour le site ethicsbydesign.fr (qui utilise la police Atkinson Hyperlegible pour ses textes principaux). Mais utiliser une typo standard est tout à fait légitime aussi : plus on est habitué à une typo, plus on lit avec aisance.

    Au final, le choix de la police n’est qu’une décision parmi tant d’autres. Hampus Sethfors dit même que « globalement, la police, on s’en fout » dans Fonts don’t matter :

    • Les contrastes ou la taille du texte vont eux aussi énormément impacter la lisibilité des contenus.
    • Rendre ses textes faciles à lire reste le plus important. Faire des phrases courtes. Privilégier les listes plutôt que les gros blocs de textes. Structurer et hiérarchiser le contenu. Etc. Bref : écrire pour le web quoi.

    Ce qu’il faudra surtout retenir donc, c’est que pour faciliter la lecture, choisir une police avec soin, c’est bien mais qu’un tout petit pas.

    3 commentaires sur « Accessibilité et typographie : qu’est-ce qu’une police de caractères accessible ? »

    1. Merci pour cet article très pédagogique.
      Difficile de parler d’accessibilité en général. Dire qu’une interface est accessible nécessite d’indiquer la cible. Accessible à une personne dyslexique, une personne malvoyante, une personne habituée à une autre police, une personne en situation de multitâche (genre conduite…). Certaines polices seront optimisées pour certains utilisateurs, rares seront celles répondant à plusieurs types d’utilisateurs.

      À mon sens, quelques éléments importants sont manquants pour établir les critères de « lisibilité » : 
      – les éléments de ponctuation sont des éléments fortement contributeurs de la lisibilité
      – les éléments d’accentuation sont (en français en tout cas) également forts utiles, sur les minuscules, mais davantage encore sur les majuscules.
      – la lisibilité d’une police doit, en plus des petites tailles, également se mesurer à la capacité de distinguer les caractères lorsqu’ils sont en très grandes tailles (zoomés, dans le cas d’un usage par des personnes malvoyantes). 

      Les tests utilisateurs effectués sur Accessible-DfA ont consisté, entre autre, à faire lire des non-mots à des utilisateurs peu lettrés afin de forcer le déchiffrage par caractère.

      J’aime

      1. Hello Denis, merci pour ton commentaire.

        « Difficile de parler d’accessibilité en général. Dire qu’une interface est accessible nécessite d’indiquer la cible. » Je suis entièrement d’accord, et c’est la première chose qu’on enseigne en formation d’accessibilité ! L’accessibilité n’est vraiment pas quelque chose de binaire, ça va dépendre énormément du contexte. L’idée (un peu folle) de cet article était pourtant de tenter de répondre à cette question 😇.

        Je te rejoins aussi sur le fait que les éléments de ponctuation sont des éléments fortement contributeurs de la lisibilité, ou les éléments d’accentuation. Je suis finalement très peu rentrée dans ce détail, mais ça rendre dans ce que j’appelle « bien écrire » 😅.

        Et pour finir, merci beaucoup pour ces informations sur la méthodologie utilisée pour le test de la police Accessible-DfA ! Travailler sur ce projet a du être très intéressant !

        J’aime

    Votre commentaire

    Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

    Logo WordPress.com

    Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

    Image Twitter

    Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

    Photo Facebook

    Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

    Connexion à %s